L’exécution politique de Pauline Marois

Malgré une présence maladroite à la caméra, il est difficile de trouver plus compétent et plus expérimenté que Pauline Marois.  Sa feuille de route est impressionnante.  Je ne l’ai jamais rencontrée mais dans la période 1970-1971 elle était stagiaire à l’ACEF de Hull alors que j’étais au service du CRD de l’Outaouais.  La crise d’octobre 1970 s’est déroulée durant cette période et elle semble avoir été marquée par ces événements aussi profondément que je l’ai été.

En 1978, elle n’avait pas encore 30 ans et militait dans le parti depuis un bon moment déjà.  Elle sera choisie par Jacques Parizeau comme attachée de presse.  Insatisfaite, elle ira travailler pour Lise Payette en novembre 1979 à titre de chef de cabinet.  Lise Payette est alors ministre de la Condition féminine.

Après le référendum perdu de 1980, elle se présente aux élections de 1981 et est nommée ministre d’État à la Condition féminine.  Au cours de ce deuxième mandat Lévesque, elle aura aussi l’occasion de se faire la main à titre vice-présidente du Conseil du trésor et ministre de la Main-d’œuvre et de la sécurité du revenu.

En 1984, elle est parmi les rebelles du parti qui s’opposent au beau risque de René Lévesque.  Après le départ de celui-ci, elle se présente comme chef du parti et perd contre un Pierre Marc Johnson, plus disposé à jouer le jeu des compromis avec Ottawa.

En décembre 1985, le PQ perd le pouvoir aux mains d’un Robert Bourassa, renaissant d’un bref purgatoire pendant lequel Claude Ryan, ex-éditorialiste du journal Le Devoir et prétendu sauveur du PLQ, est venu s’y casser les dents.  On attribue parfois à Ryan la victoire du non au référendum de 1980 mais, sans l’intervention massive du fédéral et de la machine dirigée par Trudeau, le Québec aurait déjà son siège aux Nations Unies.

Durant l’autre purgatoire, celui du PQ entre 1985 et 1994 alors que Marois a perdu son siège à l’Assemblée nationale, elle reste active au sein du parti tout en militant au sein de différents organismes féministes.  Elle reviendra à l’Assemblée à titre de députée lors d’une élection partielle en 1989.  Elle sera parmi les députés élus quand le parti reprendra le pouvoir avec Parizeau en1994.

Durant cette période, de 1994 à 2003, Parizeau, Bouchard et Landry se succéderont au pouvoir et Marois aura toujours des fonctions importantes à exercer.  Sous Parizeau elle sera successivement présidente du Conseil du Trésor, ministre de l’Administration et de la Fonction publique, ministre de la Famille et ministre des Finances.  Sous Bouchard, elle sera ministre de l’Éducation et ministre de la Santé et Services sociaux.  Sous Landry, elle sera ministre de la Science, Recherche et Technologie, ministre de l’Industrie et du Commerce et vice-première ministre du Québec de 2001 à 2003.

Qui dit mieux!

C’est surtout sur elle que Bouchard s’appuiera pour atteindre son objectif de déficit zéro, la clef de voûte de sa politique économique.  Tout ce qu’elle touche, elle le fait avec brio mais ses adversaires ne se priveront pas pour le lui reprocher amèrement des années plus tard.

En 2005, Landry a démissionné, sa succession s’organise, il parraine André Boisclair.  Marois ambitionne le poste pour la nième fois, elle ne réussira pas.  Boisclair est élu au premier tour avec presque 54 % des voix.  Boisclair n’est plus député à l’Assemblée nationale depuis août 2004.  Il y revient deux ans plus tard, en août 2006 lors d’une élection partielle.  Il remplace Louise Harel qui, en chambre, assurait l’intérim du chef de l’opposition officielle depuis le départ de Bernard Landry.

Boisclair s’avère maladroit, vulnérable à la critique et les sondages sont dévastateurs.  Il perd même l’appui de son parrain, Bernard Landry.  Le pouvoir appartient alors au rusé Jean (John James) Charest qui déclenche des élections générales pour le 26 mars 2007.  Le PQ perd misérablement et se retrouve derrière l’ADQ sur les bancs du deuxième groupe d’opposition avec 36 députés.  Boisclair annoncera sa démission en mai 2007.

Entretemps, en mars 2006, Pauline Marois annonce qu’elle quitte la vie politique.  Après 25 ans, dit-elle, le cœur n’y est plus.

Il ne faut jamais dire jamais…

Cinq jours après la démission de Boisclair, Marois se déclare officiellement sur les rangs pour la succession.  Ce sera son troisième essai.  Le jour suivant, le 14 mai 2007, elle reçoit publiquement l’appui de Gilles Duceppe, alors chef du Bloc Québécois qui avait flirté avec l’idée pour lui-même.  Le 26 juin, étant la seule à briguer le poste, elle est officiellement déclarée chef du Parti québécois.  Elle peut espérer réaliser son rêve.

Ce ne sera pas chose facile.  D’abord, il lui faut obtenir un siège à l’Assemblée nationale et jouer son rôle de chef du deuxième groupe d’opposition.  Comme c’est souvent le cas en de telles circonstances, un député du parti libère son siège afin que son chef puisse le reprendre lors d’une élection partielle.  Le député de Charlevoix démissionne et une élection est déclenchée pour le 24 septembre.  La première attaque contre elle viendra du journal The Gazette, farouchement fédéraliste, pour une question de zonage de la propriété résidentielle du couple Marois-Blanchet, deux jours avant son élection qu’elle remportera quand même avec près de 60 % du vote.

Toujours rusé, Jean Charest choisit de décréter une élection pour le 13 janvier 2009 pensant déstabiliser et pouvoir affaiblir une opposition qui cherche encore son équilibre.  C’est raté.  Marois remporte 51 sièges à l’assemblée et redonne à son parti l’opposition officielle.  Au début de 2011, un vote de confiance au sein du parti l’assure de l’appui de plus de 93 % des délégués.  Ses assises paraissent solides mais à l’été 2011 une crise éclate au sein de parti.

D’audacieuse qu’elle était dans ses jeunes années, Marois est devenue si prudente sur la question référendaire que sa position ressemble à celle de Lucien Bouchard lorsqu’il menait la barque cherchant d’impossibles conditions gagnantes.  Ça ne fait pas le bonheur de tout le monde et une crise éclate.  Pierre Curzi, Lisette Lapointe, Louise Beaudoin et Jean-Martin Aussant claquent la porte.  Quoiqu’ébranlée, Marois réussit à tenir le coup.

Assailli d’accusations de corruption et de collusion, contesté comme personne ne le fut durant le Printemps érable, Charest tente de se tirer d’affaire en décrétant une autre élection, celle-ci pour le 4 septembre 2012.  Il perd.  Charest est battu dans son fief de Sherbrooke et il démissionne dès le lendemain.  En coulisse, un certain Philippe Couillard flaire la bonne affaire et lorgne la place laissée libre.  Marois a atteint son but mais son gouvernement est minoritaire.  Le soir même on tente de l’assassiner.

Un homme est tué, un autre gravement blessé à l’arrière de la salle de spectacle Métropolis où se déroule un rassemblement pour célébrer la victoire.  Richard Henry Bain qui crie «Les Anglais se réveillent» et tente de s’introduire dans l’établissement est arrêté sur les lieux.  Pauline Marois, indemne et imperturbable après avoir été évacuée manu militari par deux costauds, revient sur scène mettre fin à son discours et inviter le public à évacuer la salle dans le calme.  Ils apprendront en sortant le drame auquel ils ont échappé.

La gangrène qui rongeait le gouvernement Charest déterminera largement la législation que proposera Marois.  Elle coupe le financement de la Jeffrey à Asbestos et met fin à folie nucléaire de Gentilly-2.  Charest a ajouté soixante milliards à la dette et Marois tente d’équilibrer son budget.  Elle modifie la loi électorale réduisant le pouvoir de premier ministre à en décider la date.  En juillet 2013 la tragédie frappe à Lac-Mégantic et elle en assumera la gestion, en compagnie de la mairesse Colette Roy Laroche, avec le même brio que le tandem Bouchard-Caillé dans la tragédie du verglas en 1998.

Son gouvernement étant minoritaire, une épée de Damoclès est constamment suspendue au-dessus de sa tête.  Il suffit à l’opposition d’un vote de confiance pour la forcer à convoquer une nouvelle élection.  Philippe Couillard surveille de près, guettant sa chance.

L’ex-journaliste Bernard Drainville, député depuis 2007, joue un rôle majeur aux côtés de Pauline Marois.  Elle lui a confié le dossier des réformes démocratiques et c’est lui qui sera le principal joueur dans la réforme de la loi électorale et la réforme du financement des partis politiques, sujets actuels et délicats mis en relief par l’évidente corruption au sein du Parti libéral, du ministère des Transports du Québec et d’autres institutions, entreprises et organismes sous la loupe de la CEIC.

Drainville est également chargé du dossier de la laïcité.  Les questions d’accommodements religieuses empoisonnent l’atmosphère et soulèvent la controverse.  Il faut un gouvernement courageux avec un brin de folie pour s’attaquer aux questions sensibles et litigieuses, surtout en situation minoritaire.  Charest avait balayé la question sous le tapis quand il était au pouvoir, après avoir demandé une étude de la question par la Commission Bouchard-Taylor (Gérard Bouchard).

Quand tu ne veux pas régler un problème, confie-le à un comité.  La commission Bouchard-Taylor accouchât d’un rapport relativement timide et Charest l’avait laissé mourir sur les tablettes.

Début 2014, avant que Drainville ne puisse parachever ses travaux, Marois décide de ne pas laisser à Charest le choix de la renverser.  Elle déclenche une élection pour le 4 avril 2014.  Les débats ne manquent pas.  Corruption et collusion font les beaux jours du Parti libéral, restrictions sur les signes religieux ostentatoires soulevées par le PQ lui-même, accommodements dits raisonnables, rapport Bouchard-Taylor balayé sous le tapis, abus de langage du chef du PLQ et ses lieutenants qui répètent comme des perroquets le mot référendum durant toute la campagne sachant que cette stratégie embarrasse Marois qui s’est peinturée dans un coin en adoptant l’attitude Lucien Bouchard sans oser le dire dans les mêmes termes.

Mais, le coup de grâce viendra d’une direction imprévue.  L’émission Enquête à Radio-Canada a une réputation presque sans taches aux yeux des Québécois et son principal animateur Alain Gravel jouit d’une excellente crédibilité.  Gravel et son équipe sont les mêmes qui ont étalé, petit à petit, les manigances douteuses de Tony Accurso et ses complices.  Une semaine avant le vote, il déclare détenir un affidavit mettant en cause Claude Blanchet, le mari de Pauline Marois, dans une transaction illégale.

Mystérieusement, il déclare détenir l’affidavit mais refuse de le montrer à qui que ce soit, prétextant devoir protéger le signataire qui souhaite garder l’anonymat.  Le tour est joué.  Marois, pointée du doigt par association, perd son élection.  Un affidavit anonyme qui surgit à une semaine d’un scrutin est un coup assassin et celui qui prétend le détenir sans le rendre public est complice.  Si le signataire souhaite rester anonyme, l’affidavit ne vaut rien et l’annonce de son existence à une semaine d’un scrutin est un geste gratuit, indigne d’un professionnel.  Autant que je sache, hors Gravel, personne n’a vu l’affidavit.

Une recherche sur le site du Conseil de presse nous apprend qu’une plainte y a été déposée en juillet 2014 et nous pouvons consulter, tant la plainte que la décision  rendue, ici : D2014-07-008 (2).  Sur cette même page nous pouvons voir que Gravel et Radio-Canada ont fait appel et que le dossier devait être renvoyé en première instance pour y être jugé de nouveau.  Je n’y trouve aucune suite.

Le mal étant fait, qui s’en soucie ?

Étrangement, en 2015, Gravel quitte l’émission Enquête et devient morning man à Gravel le matin, une émission d’ICI Radio-Canada Première.

 

Édouard Dugas

ed-mr.ca

Un long calvaire commence !

Succéder au flamboyant Lucien Bouchard n’est pas chose facile.  C’est à Bernard Landry qu’incombera cette tâche au mois de mars 2001.  À part sa paix des Braves que je connais mal, je n’ai pas de souvenirs marquants de son mandat.  Rappelons qu’à partir de 2001, avec l’attaque du WTC à New York, ce sont ses séquelles et les inepties de George W. Bush qui retiennent l’attention.  En 2003, il perd le pouvoir aux mains du p’tit blond d’Ottawa.  En 2005 il quitte la politique active après un vote de confiance au sein du parti, vote qui lui apporte le soutien de plus de 75 % des délégués.  Je ne le croyais pas aussi orgueilleux que Lucien Bouchard.  Je n’ai jamais compris son choix.

Jean Charest remporte donc les élections provinciales du 14 avril 2003.  C’est le grand retour de la corruption, collusion, forme moderne du duplessisme, amputé du nationalisme qui faisait la renommée du triste fondateur de l’Union nationale.  Charest est allé à la bonne école.  Il a été en formation intensive sous Jean Chrétien durant le référendum de 1995.

Tout conservateur qu’il soit, Charest est plus préoccupé par sa gloire et son enrichissement que par les idéologies politiques.  J’en veux pour preuve la vitesse à laquelle il passe de conservateur à libéral quand le Parti libéral du Québec se tourne vers lui pour succéder au terne Daniel Johnson à qui on montre la porte en 1998.

À Ottawa, libéraux et conservateurs fédéraux ne font qu’un lorsqu’il s’agit de lutter contre les souverainistes du Québec.  Entre 1997 et 2003, dans une incessante campagne de lavage de cerveau, on dépense à qui mieux mieux en publicité fédérale.  Les amis fédéraux empochent illégalement des millions de dollars.  Ça se terminera avec la commission Gomery (2004-2005) qui n’y changera pas grand-chose sauf rendre célèbres les noms de quelques belles crapules.

Charest y avait déjà goûté ayant dû, dans ses jeunes années, démissionner de son poste de ministre lorsque dénoncé par le juge Macerola pour une intervention intempestive dans l’affaire de l’entraîneur Marc St-Hilaire.  Un jeune talent c’est précieux.  Il sera réintégré au cabinet des ministres à peine un an plus tard et l’affaire sera complètement oubliée.

Charest mange de la politique comme il mange ses céréales et il connaît les rouages des partis comme le fond de son assiette.  La pourriture a mauvaise odeur et on ne peut éternellement empêcher tous les nez de s’en rendre compte.  À travers les années de sa gouvernance, Charest a deux priorités.  Le premier c’est de maintenir et augmenter son emprise sur le pouvoir.  Le second, écraser toute velléité de séparatisme au Québec.  Il est Sherbrookois, tout comme ma mère qui était native de Sherbrooke.  Les Cantons-de-l’Est nous donnent beaucoup d’émules des loyalistes dont les ancêtres ont fui la Révolution américaine pour préserver leur fidélité à la Monarchie britannique.  Charest en est un bel exemple.

Charest place ses hommes partout.  Justice, police, ministères sont confiés à des fidèles qui à leur tour distribuent avantages et contrats susceptibles de garnir la caisse du parti et assurer sa pérennité.  Un coin du tapis qu’il tisse est soulevé par Marc Bellemare en 2010 qui explique alors avoir démissionné comme ministre de la Justice en 2004 après avoir subi des pressions d’individus proches du parti dans la nomination des juges et avoir été témoin d’échanges de mystérieuses enveloppes brunes.

À l’Assemblée nationale, la députée caquiste Sylvie Roy (décédée en 2016) s’égosille à réclamer une enquête sur les révélations des journalistes de l’émission Enquête de Radio-Canada concernant des allégations de collusion et corruption impliquant l’entrepreneur Tony Accurso et la FTQ-Construction.  Rien n’y fait.  Charest se réfugie dans le refus, suggérant qu’il ne s’agit là que d’allégations destinées à détruire des réputations à des fins politiques.  La gangrène se serait installée dans l’attribution des contrats du ministère des Transports, dans certaines villes banlieues de Montréal, à ville de Laval et même au sein de la ville de Montréal.

Mine de rien, à la fin de XXe siècle, début XXIe, si la politique ne change pas, la technologie, elle, est en pleine mutation avec l’apparition du nouveau monde numérique.  De bizarres de machines comme les TRS-80 font leur apparition à la fin des années ’70 et les Commodore-64 au début des années ’80.  Des petits génies apprennent à les faire fonctionner et communiquer entre eux.  D’étranges antennes apparaissent sur le coffre de certaines autos de luxe.  Des mots comme pixel, bits et octets s’introduisent dans le langage populaire.  Le numérique explose et envahit les communications, la photographie et les arts.

Alors que les politiciens pouvaient facilement tout faire dans le secret avant les années ’80, depuis l’arrivée du numérique ils sont constamment sous la loupe.  Les caméras et les micros sont partout.  Sitôt captées, leurs images et leurs paroles sont disponibles et peuvent être immédiatement diffusées de Tokyo à Chibougamau les rendant disponibles universellement en quelques secondes.

Ce n’est pas tout.

Non seulement le citoyen est-il informé (du moins, celui qui le désire) il a maintenant les outils pour réagir.  En 1950, faire connaître ta pensée à ton député tenait du miracle tant le rencontrer était difficile, hors la période électorale bien sûr.  En campagne, il cherchait tout le monde.  Élu, tout le monde le cherchait.  Aujourd’hui, dès que tu apprends la dernière connerie sortie de sa bouche, tu sors ton cellulaire et avec Twitter, Facebook ou par courriel, il reçoit en pleine gueule l’expression de ta colère.  Il ne peut plus se cacher.  Il ne peut plus dire qu’il ne savait pas.

Quoique, au lendemain d’une importante tempête de neige il y a quelques jours, il peut essayer encore fuir sa responsabilité et faire payer un routier à sa place.  Commodément, on découvre que l’homme arrêté est recherché pour fraude en Ontario.  Comment se fait-il que le ministère des Transports l’autorisât encore à circuler sur les routes québécoises ?

C’est dans ce contexte du numérique que se déroule la Commission d’enquête sur l’octroi et la gestion des contrats publics dans l’industrie de la construction ou la commission Charbonneau, ou encore la CEIC.

Les grosses bedaines fumant le cigare, buvant le champagne et se faisant dorer au soleil sur pont du Touch ont été vues par tout le Québec.  Quelques gros poissons sont sortis de l’eau mais, comme pour l’iceberg, le plus dangereux reste sous l’eau.  Les requins se cachent au fond quand il y a danger en surface.  Quand tu contrôles la police et la justice, tu peux dormir tranquille.  Pour bien garder le pouvoir vaut mieux ne pas le perdre trop longtemps.

Comme au cours des décennies précédentes, deux forces s’opposent au Québec francophone en 2012.  Le désir de se débarrasser des corrompus.  La peur d’assumer toutes ses responsabilités.  La personne libre et responsable a du mal à souffrir la tutelle, surtout quand elle est imposée contre sa volonté.  La personne qui l’est moins s’y habitue et trouve confortable de laisser les autres décider et choisir à sa place.

Dans le contexte de la survie d’une culture, abandonner la responsabilité de son destin aux autres est néfaste.  L’ethnocide est la destruction d’un groupe culturel par un autre.  En refusant d’assumer toutes leurs responsabilités, nos concitoyens sont en train de créer un mot nouveau pour le vocabulaire français, l’ethnicide, soit la destruction d’un groupe culturel par lui-même, un suicide culturel collectif.

À l’élection du 4 septembre 2012, Pauline Marois devient la première femme à occuper le poste de première ministre du Québec.  Le soir même, un fou furieux, un terroriste fédéraliste tente de l’assassiner.

 

Édouard Dugas

ed-mr.ca

L’après référendum de 1995

«L’argent et le vote ethnique!»  Ces mots amers de Jacques Parizeau la nuit du référendum de 1995 résonneront encore longtemps malgré sa mort le 1er juin 2015.

Comme celle de tous les auditeurs, ma réaction fut immédiate.  La stupéfaction fut totale.  Même si on pouvait y deviner une part de vérité, on ne lui pardonnera jamais de l’avoir exprimée.  Ce n’est pas qu’une question de rectitude politique, c’est aussi livrer à ses ennemis les armes qu’ils vont utiliser pour le détruire.  C’est une maladresse politique monumentale de la part d’un homme qui savait mieux, qui avait autour de lui les meilleurs conseillers qu’il a choisi de ne pas écouter.  La riposte n’a pas tardée.

Mon impression est qu’il était aux prises avec une profonde déception et qu’il avait un verre dans le nez.  Était-il en colère? Probablement.  Toujours est-il qu’il a choisi d’articuler l’indicible et il ne cesserait jamais d’en payer le prix, même après sa mort.  Rendons à Parizeau ce qui appartient à Parizeau.  Il a assumé.  Il ne s’est jamais excusé.  Il a toujours encaissé.  Au plus, il semble qu’il ait admis en 1997 que la langue influençait plus le vote que l’ethnicité.  Mathématiquement, il aurait pu parler de n’importe quel groupe identifiable de citoyens.  Il a choisi le groupe le plus sensible.  La maladresse est énorme.  Il vieillissait mal.

Parizeau avait promis sa démission si son option ne l’emportait pas.  Dans la tempête causée autant par ses propos que sa défaite, il démissionne le jour suivant, le 31 octobre 1995.  Une autre page est tournée.

Dans le désarroi et la tourmente, la tentation est grande de chercher un sauveur.  Celui du Parti québécois est tout trouvé.  Je n’en suis pas enchanté.  René Lévesque avait fondé un parti social-démocrate.  Bouchard était un conservateur.  L’orientation me plaît moins mais c’est le seul parti portant l’option souverainiste et la souveraineté ne se fera ni à gauche, ni à droite mais avec les Québécois de toutes tendances.  Que Bouchard succède à Parizeau est une question qui ne se pose même pas.  C’est perçu comme une évidence et ce n’est pas Lucien qui va rater une si belle occasion!

Bouchard deviendra donc premier ministre en janvier 1996.

Commence alors une longue période de tergiversations et de déchirements au sein du parti.  Je n’aime pas Bouchard mais j’étais d’accord avec lui que ce n’était pas le temps de gaspiller son énergie sur une option rejetée, même par un si mince écart.  Il trouve une formule qui, à la longue, finira par agacer tout le monde.  Il attendra des conditions gagnantes ou des conditions favorables avant de replonger le Québec en référendum.

Cette façon de l’exprimer fait un temps mais finit par irriter et aliéner une partie importante des militants, et non des moindres.

Bouchard le conservateur n’est pas partisan des déficits budgétaires.  Or, avec ses politiques sociaux-démocrates, le Québec s’est endetté.  La santé et l’éducation coûtent cher.  C’est surtout le système de santé qui fera l’objet de coupures, ce qui n’empêche pas la création d’un régime d’assurance-médicaments (1996-1997) et la création du réseau des centres de la petite enfance (CPE-1997).  Pauline Marois, l’infatigable factotum de gouvernements successifs, qui attend son tour, se charge successivement de l’Éducation, de la Santé et des Services sociaux.

Bouchard se fait surtout remarquer et apprécier en janvier 1998 lors de la mémorable crise du verglas.  Avec le président d’Hydro-Québec, André Caillé, il est quotidiennement sur tous les réseaux télé et radio à informer et rassurer la population sur l’organisation et les progrès des secours.  À partir du 4 janvier et jusqu’au 10, le sud du Québec, l’est du Canada et le nord-est des États-Unis sont frappés de plusieurs vagues d’intempéries verglaçantes.   Le danger est réel, les dommages considérables, la mobilisation est grande.

Chaque jour, Bouchard et Caillé, d’une façon claire et honnête, font le point de la situation, énumèrent les difficultés et les moyens mobilisés, exposent les dangers et les mesures de sécurité que chacun doit prendre, informent sur les populations isolées et les travaux en cours pour rétablir les communications.  Les dommages sur les propriétés et les infrastructures sont énormes.  L’environnement, les forêts sont dévastés.  La scène est apocalyptique.  La population est reconnaissante.  Petit à petit les services sont rétablis.

Ce n’était pas une première expérience pour Bouchard.  Il avait eu à gérer le Déluge du Saguenay en 1996.  Tout le Québec connaît la Petite Maison Blanche sur son rocher à Chicoutimi qui en est devenue le symbole.

En politique, un bon coup ne fait pas une carrière.  L’atmosphère est instable et le vent change vite de direction.  À la fin de l’an 2000, la franchise d’Yves Michaud lui attire les foudres de la communauté juive pour des propos que j’estime parfaitement anodins.  Laissons Michaud raconter son histoire.

«Bien, je vais vous raconter une anecdote.  J’étais… je suis allé chez mon coiffeur il y a à peu près un mois.  Il y avait un sénateur libéral que je ne nommerai pas qui ne parle pas… encore qu’il représente une circonscription de langue française et qui me demande : es-tu toujours séparatiste, Yves?» J’ai dit oui, oui je suis séparatiste comme tu es juif.  Ça a pris à ton peuple 2000 ans pour avoir sa patrie en Israël.  J’ai dit : moi, que ça prenne 10 ans, 50 ans, 100 ans de plus ça peut attendre.  Alors il me dit : ce n’est pas pareil.  Ce n’est jamais pareil pour eux.  Alors j’ai dit : ce n’est pas pareil? Les Arméniens n’ont pas souffert, les Palestiniens ne souffrent pas, les Rwandais ne souffrent pas.  J’ai dit : c’est toujours vous autres.  Vous êtes le seul peuple au monde qui avez souffert dans l’histoire de l’humanité. »

— Yves Michaud, Entrevue avec Paul Arcand, 5 décembre 2000

Le 13 décembre, devant les États généraux sur la situation et l’avenir de la langue française au Québec, Michaud se permet de citer le chanoine Groulx, professeur et historien québécois.

«Mes propres concitoyens devraient suivre l’exemple de ce que le chanoine Groulx disait à propos du peuple juif.  Le chanoine Groulx disait et nous invitait, et je le cite, “à posséder, comme les Juifs, leur âpre volonté de survivance, leur invincible esprit de solidarité, leur impérissable armature morale”.  Et l’historien donnait alors l’exemple du peuple juif comme modèle à suivre pour que les Québécois affirment leur propre identité nationale et assument, et assument pleinement, l’héritage de leur histoire, ajoutant que l’antisémitisme était “une attitude anti-chrétienne et que les Chrétiens sont, en un sens, spirituellement des Sémites”. Fin de la citation»

— Yves Michaud, États généraux sur la situation et l’avenir de la langue française au Québec, 13 décembre 2000.

Ni un ni deux, ce qui sera connu plus tard sous le vocable de motion scélérate est présenté et adopté à l’Assemblée nationale le 14 décembre.

Motion de blâme adoptée à l’Assemblée nationale, le 14 décembre 2000

M. Bergman : M. le Président, une motion sans préavis.

«Que l’Assemblée nationale dénonce sans nuance, de façon claire et unanime, les propos inacceptables à l’égard des communautés ethniques et, en particulier, à l’égard de la communauté juive tenus par Yves Michaud à l’occasion des audiences des états généraux sur le français à Montréal le 13 décembre 2000. »

Signé du député libéral de D’Arcy-McGee, Lawrence S. Bergman (parti libéral du Québec) et du député péquiste de Sainte-marie-Saint-Jacques, André Boulerice.

Ces citations sont tirées de Wikipédia.

Lé résolution fut adoptée à l’unanimité par l’Assemblée nationale! Michaud ne cessera de se battre, vainement, pour la faire renverser.  Qui sont les racistes? Il y a sûrement quelque chose qui m’échappe.

Le 8 mars 2001, Bouchard démissionne et Bernard Landry lui succède.  Si je me souviens bien, c’est à la suite d’un vote de confiance au sein du Parti qui l’appuyait largement mais que son ego démesuré estimait insuffisant qu’il a décidé de partir.  Ça m’a toujours laissé perplexe.

 

Édouard Dugas

ed-mr.ca