A propos Édouard Dugas

Fier de mes 80 ans (j'arrondis). C'est dans la tête de l'autre qu'on est de gauche ou de droite. C'est mon écriture qui s'y trouve quand je lis entre les lignes. Qui m'aime me suive !

Une situation inquiétante

L’agressivité récente manifestée entre la Corée du Nord et les États-Unis m’inquiète.  Quand on a affaire à des gens raisonnables, on peut souhaiter que le bon sens prévale.  Kim Jong-un et Donald Trump peuvent difficilement être qualifiés d’équilibrés.  L’un est fou à lier et l’autre nage en plein délire d’illuminé parvenu.  C’est une recette qui peut facilement tourner à la catastrophe.

Nous ignorons tout des hommes qui entourent Jong-un.  Quand on sert un fou dangereux, on vit dans la terreur et le dirigeant coréen a fait la preuve que sa patience est limitée.  La liste de ses proches assassinés parce que tombés en défaveur est déjà longue.  Ceux qui restent auraient beau être sages, ils ne sauraient avoir l’inconscience de dire la vérité à un chef disposé à les fusiller à la moindre contradiction.

Les proches de Trump n’ont pas à craindre pour leur vie.  Cependant, dans une société capitaliste, perdre son statut est un peu une mort symbolique.  Si ton patron te tient par ton orgueil et ta bourse, autant dire que tu lui es soumis.  Un sursaut de courage du valet peut donner une démission mais c’est rare.  Un accès de colère du boss peut conduire à un congédiement, c’est plus fréquent.  Il restera toujours des suivants fanatiques et inconditionnels pour accompagner un imbécile jusqu’au bout.

Quand des gens puissants se choisissent des courtisans, ils les sélectionnent à leur image.  Jong-un a hérité de ceux du paternel.  Depuis ce temps, il a su y faire le ménage en se débarrassant des indésirables capables de lui tenir tête et s’en choisir d’autres plus dociles.  Les survivants de la succession ne sont pas du genre à prendre des risques inutiles.  Le récent assassinat de son demi-frère en Corée du Sud témoigne de ses inquiétudes, de ses méfiances et de l’extrémisme dont il est capable.

Trump a respecté une coutume bien installée en Occident.  Il a fait maison nette de l’administration Obama et confié les postes les plus importants à des gens qui ont su le séduire ou qu’il connaissait déjà, sans tenir compte de leur expérience politique ni de leur savoir en gestion de la chose publique.  À examiner la brochette qui l’entoure on s’interroge autant sur Trump que sur Jong-un.

À la vice-présidence, il a choisi Mike Pence, ex-démocrate devenu républicain qui a commencé sa carrière en détournant de l’argent de sa campagne pour payer son loyer et son épicerie.  Soulignons que ce n’était pas illégal à l’époque.  Quant à la moralité, on repassera.

Comme Secrétaire d’État, il a choisi Rex Tillerson qui a passé sa vie au service de la pétrolière Exxon.  Tillerson a fait ses débuts au milieu des années ’70 à titre d’ingénieur à la production chez Exxon.  En 2006, ayant gravi tous les échelons de la boîte, il en devient le PDG.  Après un séjour au Yémen, à la fin des années ’90, Tillerson a tissé des liens douteux avec Vladimir Poutine.

On sait que Tillerson et Poutine ont les yeux rivés sur le pétrole arctique et ont signé un accord de 300 milliards $ US à cet effet.  Les sanctions imposées par Obama contre la Russie pour son intervention en Ukraine ont fait obstacle au projet.  Tillerson a donc des intérêts majeurs qui font douter de sa loyauté aux affaires de la nation.  Souvenons-nous aussi que Poutine a décerné la médaille de l’amitié à Tillerson pour ses services en matière d’énergie.  De quoi souder leur relation et raffermir nos soupçons.

Le cabinet Trump est farci de milliardaires aux comportements douteux et au passé inquiétant.  Son ministre de la Santé, Tom Price, ex-député de la Géorgie à la Chambre des représentants, a fait adopter des lois favorisant des industries pharmaceutiques où il détient des actions obtenues à rabais.  On peut se demander pour qui il va travailler dans un gouvernement qui souhaite mettre un terme à Obamacare.

Dans sa garde rapprochée à la Maison-Blanche, c’est pire.  Ils donnent l’impression d’une bande d’incompétents qui se marchent sur les pieds et l’on en soupçonne certains d’avoir comploté avec les Russes dans leurs efforts pour démolir Hillary Clinton et faire élire Trump.  Le général Flynn, son conseiller pour la sécurité nationale, a été contraint à la démission pour avoir « menti au Vice-président » concernant ses tractations avec l’ambassadeur russe à Washington durant la campagne électorale.

Son trio de conseillers les plus proches, Steve Bannon, hurluberlu haut de gamme, Reince Priebus, l’ex-président du Parti républicain et Jared Kushner, son beau-fils adoré, sont à couteaux tirés et les rumeurs de démission sont incessantes.  Ses porte-parole n’en finissent pas de se ridiculiser.  Sean Spicer, son secrétaire de presse, passe de bévue en bévue, obligé qu’il est de se contredire, s’excuser à répétition et défendre les comportements débiles de son patron.  Kellyanne Conway, empêtrée dans ses mensonges autant que celles de son entourage, a inventé l’idée absurde de « faits alternatifs » pour soutenir l’insoutenable devant une presse incrédule.

La Corée du Nord serait une quantité négligeable si elle ne possédait pas l’arme nucléaire et si elle n’était pas appuyée par une des plus grandes et menaçantes puissances du monde, la Chine.  À ce jour, les États-Unis avaient peu de raisons de s’inquiéter.  Récemment, la Corée a ajouté les fusées à portée moyenne à son arsenal.  On s’attend à ce qu’elle s’arme bientôt de missiles balistiques à longue portée.  La côte ouest-américaine devient donc une cible potentielle.  Déjà qu’elle peut facilement atteindre la Corée du Sud et le Japon, la farce n’est plus drôle.  Le danger est réel.

La Chine est dirigée par un homme à la pensée impénétrable.  La Corée du Nord est à la merci d’un fou.  La grande Amérique est entre les mains d’un débile inexpérimenté, mal entouré et émotif.  La Russie est sous le joug d’un oligarque assassin rêvant de restaurer l’Empire soviétique.  Les élections en France et en Allemagne restent imprévisibles.  L’Europe se débat avec une invasion de réfugiés, est sous le choc du Brexit en cours et je n’ai encore rien dit du Moyen-Orient en ébullition.  Il suffirait d’une étincelle pour faire sauter la marmite.  La Corée est un baril de poudre et Trump a la mèche courte.

Je ne me souviens pas d’une situation aussi dramatique depuis la crise d’octobre 1962 où Kennedy s’est affronté à Nikita Khrouchtchev au sujet des missiles installés par les Russes à Cuba.

 

Édouard Dugas

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L’exécution politique de Pauline Marois

Malgré une présence maladroite à la caméra, il est difficile de trouver plus compétent et plus expérimenté que Pauline Marois.  Sa feuille de route est impressionnante.  Je ne l’ai jamais rencontrée mais dans la période 1970-1971 elle était stagiaire à l’ACEF de Hull alors que j’étais au service du CRD de l’Outaouais.  La crise d’octobre 1970 s’est déroulée durant cette période et elle semble avoir été marquée par ces événements aussi profondément que je l’ai été.

En 1978, elle n’avait pas encore 30 ans et militait dans le parti depuis un bon moment déjà.  Elle sera choisie par Jacques Parizeau comme attachée de presse.  Insatisfaite, elle ira travailler pour Lise Payette en novembre 1979 à titre de chef de cabinet.  Lise Payette est alors ministre de la Condition féminine.

Après le référendum perdu de 1980, elle se présente aux élections de 1981 et est nommée ministre d’État à la Condition féminine.  Au cours de ce deuxième mandat Lévesque, elle aura aussi l’occasion de se faire la main à titre vice-présidente du Conseil du trésor et ministre de la Main-d’œuvre et de la sécurité du revenu.

En 1984, elle est parmi les rebelles du parti qui s’opposent au beau risque de René Lévesque.  Après le départ de celui-ci, elle se présente comme chef du parti et perd contre un Pierre Marc Johnson, plus disposé à jouer le jeu des compromis avec Ottawa.

En décembre 1985, le PQ perd le pouvoir aux mains d’un Robert Bourassa, renaissant d’un bref purgatoire pendant lequel Claude Ryan, ex-éditorialiste du journal Le Devoir et prétendu sauveur du PLQ, est venu s’y casser les dents.  On attribue parfois à Ryan la victoire du non au référendum de 1980 mais, sans l’intervention massive du fédéral et de la machine dirigée par Trudeau, le Québec aurait déjà son siège aux Nations Unies.

Durant l’autre purgatoire, celui du PQ entre 1985 et 1994 alors que Marois a perdu son siège à l’Assemblée nationale, elle reste active au sein du parti tout en militant au sein de différents organismes féministes.  Elle reviendra à l’Assemblée à titre de députée lors d’une élection partielle en 1989.  Elle sera parmi les députés élus quand le parti reprendra le pouvoir avec Parizeau en1994.

Durant cette période, de 1994 à 2003, Parizeau, Bouchard et Landry se succéderont au pouvoir et Marois aura toujours des fonctions importantes à exercer.  Sous Parizeau elle sera successivement présidente du Conseil du Trésor, ministre de l’Administration et de la Fonction publique, ministre de la Famille et ministre des Finances.  Sous Bouchard, elle sera ministre de l’Éducation et ministre de la Santé et Services sociaux.  Sous Landry, elle sera ministre de la Science, Recherche et Technologie, ministre de l’Industrie et du Commerce et vice-première ministre du Québec de 2001 à 2003.

Qui dit mieux!

C’est surtout sur elle que Bouchard s’appuiera pour atteindre son objectif de déficit zéro, la clef de voûte de sa politique économique.  Tout ce qu’elle touche, elle le fait avec brio mais ses adversaires ne se priveront pas pour le lui reprocher amèrement des années plus tard.

En 2005, Landry a démissionné, sa succession s’organise, il parraine André Boisclair.  Marois ambitionne le poste pour la nième fois, elle ne réussira pas.  Boisclair est élu au premier tour avec presque 54 % des voix.  Boisclair n’est plus député à l’Assemblée nationale depuis août 2004.  Il y revient deux ans plus tard, en août 2006 lors d’une élection partielle.  Il remplace Louise Harel qui, en chambre, assurait l’intérim du chef de l’opposition officielle depuis le départ de Bernard Landry.

Boisclair s’avère maladroit, vulnérable à la critique et les sondages sont dévastateurs.  Il perd même l’appui de son parrain, Bernard Landry.  Le pouvoir appartient alors au rusé Jean (John James) Charest qui déclenche des élections générales pour le 26 mars 2007.  Le PQ perd misérablement et se retrouve derrière l’ADQ sur les bancs du deuxième groupe d’opposition avec 36 députés.  Boisclair annoncera sa démission en mai 2007.

Entretemps, en mars 2006, Pauline Marois annonce qu’elle quitte la vie politique.  Après 25 ans, dit-elle, le cœur n’y est plus.

Il ne faut jamais dire jamais…

Cinq jours après la démission de Boisclair, Marois se déclare officiellement sur les rangs pour la succession.  Ce sera son troisième essai.  Le jour suivant, le 14 mai 2007, elle reçoit publiquement l’appui de Gilles Duceppe, alors chef du Bloc Québécois qui avait flirté avec l’idée pour lui-même.  Le 26 juin, étant la seule à briguer le poste, elle est officiellement déclarée chef du Parti québécois.  Elle peut espérer réaliser son rêve.

Ce ne sera pas chose facile.  D’abord, il lui faut obtenir un siège à l’Assemblée nationale et jouer son rôle de chef du deuxième groupe d’opposition.  Comme c’est souvent le cas en de telles circonstances, un député du parti libère son siège afin que son chef puisse le reprendre lors d’une élection partielle.  Le député de Charlevoix démissionne et une élection est déclenchée pour le 24 septembre.  La première attaque contre elle viendra du journal The Gazette, farouchement fédéraliste, pour une question de zonage de la propriété résidentielle du couple Marois-Blanchet, deux jours avant son élection qu’elle remportera quand même avec près de 60 % du vote.

Toujours rusé, Jean Charest choisit de décréter une élection pour le 13 janvier 2009 pensant déstabiliser et pouvoir affaiblir une opposition qui cherche encore son équilibre.  C’est raté.  Marois remporte 51 sièges à l’assemblée et redonne à son parti l’opposition officielle.  Au début de 2011, un vote de confiance au sein du parti l’assure de l’appui de plus de 93 % des délégués.  Ses assises paraissent solides mais à l’été 2011 une crise éclate au sein de parti.

D’audacieuse qu’elle était dans ses jeunes années, Marois est devenue si prudente sur la question référendaire que sa position ressemble à celle de Lucien Bouchard lorsqu’il menait la barque cherchant d’impossibles conditions gagnantes.  Ça ne fait pas le bonheur de tout le monde et une crise éclate.  Pierre Curzi, Lisette Lapointe, Louise Beaudoin et Jean-Martin Aussant claquent la porte.  Quoiqu’ébranlée, Marois réussit à tenir le coup.

Assailli d’accusations de corruption et de collusion, contesté comme personne ne le fut durant le Printemps érable, Charest tente de se tirer d’affaire en décrétant une autre élection, celle-ci pour le 4 septembre 2012.  Il perd.  Charest est battu dans son fief de Sherbrooke et il démissionne dès le lendemain.  En coulisse, un certain Philippe Couillard flaire la bonne affaire et lorgne la place laissée libre.  Marois a atteint son but mais son gouvernement est minoritaire.  Le soir même on tente de l’assassiner.

Un homme est tué, un autre gravement blessé à l’arrière de la salle de spectacle Métropolis où se déroule un rassemblement pour célébrer la victoire.  Richard Henry Bain qui crie «Les Anglais se réveillent» et tente de s’introduire dans l’établissement est arrêté sur les lieux.  Pauline Marois, indemne et imperturbable après avoir été évacuée manu militari par deux costauds, revient sur scène mettre fin à son discours et inviter le public à évacuer la salle dans le calme.  Ils apprendront en sortant le drame auquel ils ont échappé.

La gangrène qui rongeait le gouvernement Charest déterminera largement la législation que proposera Marois.  Elle coupe le financement de la Jeffrey à Asbestos et met fin à folie nucléaire de Gentilly-2.  Charest a ajouté soixante milliards à la dette et Marois tente d’équilibrer son budget.  Elle modifie la loi électorale réduisant le pouvoir de premier ministre à en décider la date.  En juillet 2013 la tragédie frappe à Lac-Mégantic et elle en assumera la gestion, en compagnie de la mairesse Colette Roy Laroche, avec le même brio que le tandem Bouchard-Caillé dans la tragédie du verglas en 1998.

Son gouvernement étant minoritaire, une épée de Damoclès est constamment suspendue au-dessus de sa tête.  Il suffit à l’opposition d’un vote de confiance pour la forcer à convoquer une nouvelle élection.  Philippe Couillard surveille de près, guettant sa chance.

L’ex-journaliste Bernard Drainville, député depuis 2007, joue un rôle majeur aux côtés de Pauline Marois.  Elle lui a confié le dossier des réformes démocratiques et c’est lui qui sera le principal joueur dans la réforme de la loi électorale et la réforme du financement des partis politiques, sujets actuels et délicats mis en relief par l’évidente corruption au sein du Parti libéral, du ministère des Transports du Québec et d’autres institutions, entreprises et organismes sous la loupe de la CEIC.

Drainville est également chargé du dossier de la laïcité.  Les questions d’accommodements religieuses empoisonnent l’atmosphère et soulèvent la controverse.  Il faut un gouvernement courageux avec un brin de folie pour s’attaquer aux questions sensibles et litigieuses, surtout en situation minoritaire.  Charest avait balayé la question sous le tapis quand il était au pouvoir, après avoir demandé une étude de la question par la Commission Bouchard-Taylor (Gérard Bouchard).

Quand tu ne veux pas régler un problème, confie-le à un comité.  La commission Bouchard-Taylor accouchât d’un rapport relativement timide et Charest l’avait laissé mourir sur les tablettes.

Début 2014, avant que Drainville ne puisse parachever ses travaux, Marois décide de ne pas laisser à Charest le choix de la renverser.  Elle déclenche une élection pour le 4 avril 2014.  Les débats ne manquent pas.  Corruption et collusion font les beaux jours du Parti libéral, restrictions sur les signes religieux ostentatoires soulevées par le PQ lui-même, accommodements dits raisonnables, rapport Bouchard-Taylor balayé sous le tapis, abus de langage du chef du PLQ et ses lieutenants qui répètent comme des perroquets le mot référendum durant toute la campagne sachant que cette stratégie embarrasse Marois qui s’est peinturée dans un coin en adoptant l’attitude Lucien Bouchard sans oser le dire dans les mêmes termes.

Mais, le coup de grâce viendra d’une direction imprévue.  L’émission Enquête à Radio-Canada a une réputation presque sans taches aux yeux des Québécois et son principal animateur Alain Gravel jouit d’une excellente crédibilité.  Gravel et son équipe sont les mêmes qui ont étalé, petit à petit, les manigances douteuses de Tony Accurso et ses complices.  Une semaine avant le vote, il déclare détenir un affidavit mettant en cause Claude Blanchet, le mari de Pauline Marois, dans une transaction illégale.

Mystérieusement, il déclare détenir l’affidavit mais refuse de le montrer à qui que ce soit, prétextant devoir protéger le signataire qui souhaite garder l’anonymat.  Le tour est joué.  Marois, pointée du doigt par association, perd son élection.  Un affidavit anonyme qui surgit à une semaine d’un scrutin est un coup assassin et celui qui prétend le détenir sans le rendre public est complice.  Si le signataire souhaite rester anonyme, l’affidavit ne vaut rien et l’annonce de son existence à une semaine d’un scrutin est un geste gratuit, indigne d’un professionnel.  Autant que je sache, hors Gravel, personne n’a vu l’affidavit.

Une recherche sur le site du Conseil de presse nous apprend qu’une plainte y a été déposée en juillet 2014 et nous pouvons consulter, tant la plainte que la décision  rendue, ici : D2014-07-008 (2).  Sur cette même page nous pouvons voir que Gravel et Radio-Canada ont fait appel et que le dossier devait être renvoyé en première instance pour y être jugé de nouveau.  Je n’y trouve aucune suite.

Le mal étant fait, qui s’en soucie ?

Étrangement, en 2015, Gravel quitte l’émission Enquête et devient morning man à Gravel le matin, une émission d’ICI Radio-Canada Première.

 

Édouard Dugas

ed-mr.ca

Un long calvaire commence !

Succéder au flamboyant Lucien Bouchard n’est pas chose facile.  C’est à Bernard Landry qu’incombera cette tâche au mois de mars 2001.  À part sa paix des Braves que je connais mal, je n’ai pas de souvenirs marquants de son mandat.  Rappelons qu’à partir de 2001, avec l’attaque du WTC à New York, ce sont ses séquelles et les inepties de George W. Bush qui retiennent l’attention.  En 2003, il perd le pouvoir aux mains du p’tit blond d’Ottawa.  En 2005 il quitte la politique active après un vote de confiance au sein du parti, vote qui lui apporte le soutien de plus de 75 % des délégués.  Je ne le croyais pas aussi orgueilleux que Lucien Bouchard.  Je n’ai jamais compris son choix.

Jean Charest remporte donc les élections provinciales du 14 avril 2003.  C’est le grand retour de la corruption, collusion, forme moderne du duplessisme, amputé du nationalisme qui faisait la renommée du triste fondateur de l’Union nationale.  Charest est allé à la bonne école.  Il a été en formation intensive sous Jean Chrétien durant le référendum de 1995.

Tout conservateur qu’il soit, Charest est plus préoccupé par sa gloire et son enrichissement que par les idéologies politiques.  J’en veux pour preuve la vitesse à laquelle il passe de conservateur à libéral quand le Parti libéral du Québec se tourne vers lui pour succéder au terne Daniel Johnson à qui on montre la porte en 1998.

À Ottawa, libéraux et conservateurs fédéraux ne font qu’un lorsqu’il s’agit de lutter contre les souverainistes du Québec.  Entre 1997 et 2003, dans une incessante campagne de lavage de cerveau, on dépense à qui mieux mieux en publicité fédérale.  Les amis fédéraux empochent illégalement des millions de dollars.  Ça se terminera avec la commission Gomery (2004-2005) qui n’y changera pas grand-chose sauf rendre célèbres les noms de quelques belles crapules.

Charest y avait déjà goûté ayant dû, dans ses jeunes années, démissionner de son poste de ministre lorsque dénoncé par le juge Macerola pour une intervention intempestive dans l’affaire de l’entraîneur Marc St-Hilaire.  Un jeune talent c’est précieux.  Il sera réintégré au cabinet des ministres à peine un an plus tard et l’affaire sera complètement oubliée.

Charest mange de la politique comme il mange ses céréales et il connaît les rouages des partis comme le fond de son assiette.  La pourriture a mauvaise odeur et on ne peut éternellement empêcher tous les nez de s’en rendre compte.  À travers les années de sa gouvernance, Charest a deux priorités.  Le premier c’est de maintenir et augmenter son emprise sur le pouvoir.  Le second, écraser toute velléité de séparatisme au Québec.  Il est Sherbrookois, tout comme ma mère qui était native de Sherbrooke.  Les Cantons-de-l’Est nous donnent beaucoup d’émules des loyalistes dont les ancêtres ont fui la Révolution américaine pour préserver leur fidélité à la Monarchie britannique.  Charest en est un bel exemple.

Charest place ses hommes partout.  Justice, police, ministères sont confiés à des fidèles qui à leur tour distribuent avantages et contrats susceptibles de garnir la caisse du parti et assurer sa pérennité.  Un coin du tapis qu’il tisse est soulevé par Marc Bellemare en 2010 qui explique alors avoir démissionné comme ministre de la Justice en 2004 après avoir subi des pressions d’individus proches du parti dans la nomination des juges et avoir été témoin d’échanges de mystérieuses enveloppes brunes.

À l’Assemblée nationale, la députée caquiste Sylvie Roy (décédée en 2016) s’égosille à réclamer une enquête sur les révélations des journalistes de l’émission Enquête de Radio-Canada concernant des allégations de collusion et corruption impliquant l’entrepreneur Tony Accurso et la FTQ-Construction.  Rien n’y fait.  Charest se réfugie dans le refus, suggérant qu’il ne s’agit là que d’allégations destinées à détruire des réputations à des fins politiques.  La gangrène se serait installée dans l’attribution des contrats du ministère des Transports, dans certaines villes banlieues de Montréal, à ville de Laval et même au sein de la ville de Montréal.

Mine de rien, à la fin de XXe siècle, début XXIe, si la politique ne change pas, la technologie, elle, est en pleine mutation avec l’apparition du nouveau monde numérique.  De bizarres de machines comme les TRS-80 font leur apparition à la fin des années ’70 et les Commodore-64 au début des années ’80.  Des petits génies apprennent à les faire fonctionner et communiquer entre eux.  D’étranges antennes apparaissent sur le coffre de certaines autos de luxe.  Des mots comme pixel, bits et octets s’introduisent dans le langage populaire.  Le numérique explose et envahit les communications, la photographie et les arts.

Alors que les politiciens pouvaient facilement tout faire dans le secret avant les années ’80, depuis l’arrivée du numérique ils sont constamment sous la loupe.  Les caméras et les micros sont partout.  Sitôt captées, leurs images et leurs paroles sont disponibles et peuvent être immédiatement diffusées de Tokyo à Chibougamau les rendant disponibles universellement en quelques secondes.

Ce n’est pas tout.

Non seulement le citoyen est-il informé (du moins, celui qui le désire) il a maintenant les outils pour réagir.  En 1950, faire connaître ta pensée à ton député tenait du miracle tant le rencontrer était difficile, hors la période électorale bien sûr.  En campagne, il cherchait tout le monde.  Élu, tout le monde le cherchait.  Aujourd’hui, dès que tu apprends la dernière connerie sortie de sa bouche, tu sors ton cellulaire et avec Twitter, Facebook ou par courriel, il reçoit en pleine gueule l’expression de ta colère.  Il ne peut plus se cacher.  Il ne peut plus dire qu’il ne savait pas.

Quoique, au lendemain d’une importante tempête de neige il y a quelques jours, il peut essayer encore fuir sa responsabilité et faire payer un routier à sa place.  Commodément, on découvre que l’homme arrêté est recherché pour fraude en Ontario.  Comment se fait-il que le ministère des Transports l’autorisât encore à circuler sur les routes québécoises ?

C’est dans ce contexte du numérique que se déroule la Commission d’enquête sur l’octroi et la gestion des contrats publics dans l’industrie de la construction ou la commission Charbonneau, ou encore la CEIC.

Les grosses bedaines fumant le cigare, buvant le champagne et se faisant dorer au soleil sur pont du Touch ont été vues par tout le Québec.  Quelques gros poissons sont sortis de l’eau mais, comme pour l’iceberg, le plus dangereux reste sous l’eau.  Les requins se cachent au fond quand il y a danger en surface.  Quand tu contrôles la police et la justice, tu peux dormir tranquille.  Pour bien garder le pouvoir vaut mieux ne pas le perdre trop longtemps.

Comme au cours des décennies précédentes, deux forces s’opposent au Québec francophone en 2012.  Le désir de se débarrasser des corrompus.  La peur d’assumer toutes ses responsabilités.  La personne libre et responsable a du mal à souffrir la tutelle, surtout quand elle est imposée contre sa volonté.  La personne qui l’est moins s’y habitue et trouve confortable de laisser les autres décider et choisir à sa place.

Dans le contexte de la survie d’une culture, abandonner la responsabilité de son destin aux autres est néfaste.  L’ethnocide est la destruction d’un groupe culturel par un autre.  En refusant d’assumer toutes leurs responsabilités, nos concitoyens sont en train de créer un mot nouveau pour le vocabulaire français, l’ethnicide, soit la destruction d’un groupe culturel par lui-même, un suicide culturel collectif.

À l’élection du 4 septembre 2012, Pauline Marois devient la première femme à occuper le poste de première ministre du Québec.  Le soir même, un fou furieux, un terroriste fédéraliste tente de l’assassiner.

 

Édouard Dugas

ed-mr.ca