Maudits racistes, suite…

Si je ne sais rien de mon voisin, je ne comprendrai jamais rien à mon voisin.

Si je ne sais rien de mon Histoire, je ne comprendrai rien à moi-même.

Si je ne raconte pas mon Histoire à mon voisin, il ne comprendra rien de rien à propos de moi.

Hitler était au pouvoir depuis 3 ans quand je suis né, peu avant la guerre de 39-45.  La crise (on devrait dire les crises) des années ’30 faisait encore rage et en septembre 1939, quand ma mère a transféré ses sept morveux de la région du Niagara vers Baie-Comeau.  C’est dans une sainte frayeur qu’elle a fait la traversée en bateau entre Rimouski à Baie-Comeau.  Elle allait y rejoindre mon père qui, bénédiction !  à l’époque, s’y était trouvé un emploi.  La rumeur de sous-marins ennemis dans le fleuve terrifiait tout le monde.  De nuit, la traversée se faisait en black-out.

À l’époque, le racisme ne portait pas son nom.  Détester le Boche et avoir une haine profonde des Japs était du grand patriotisme.  Il y avait bien de l’antisémitisme à laquelle notre sainte mère l’Église n’était pas étrangère mais, à la découverte des horreurs de la solution finale du gentil Adolf, cette méfiance a vite été remplacée, chez plusieurs mais pas tous, par une saine admiration et une grande sympathie.

Dans mes souvenirs, je n’ai jamais entendu l’expression «maudit juif» mais j’ai souvent entendu «bloody Jew».  Entendre dire des Québécois qu’ils sont racistes m’a toujours surpris.  Je n’ai jamais pensé que c’était complètement faux, mais ça m’a toujours étonné.

Notre sainte mère l’Église était partout.  À la maison, le curé ne manquait pas sa visite paroissiale, s’assurant le paiement de la précieuse dîme, vérifiant que le crucifix était bien accroché au mur et que la statue de la Vierge et l’Enfant avait toujours un lampion (acheté à la paroisse) brûlant à ses pieds.  Rassuré que le Chapelet en famille se récitât avec régularité, il donnait sa bénédiction et passait chez le voisin.

Un jour, ma petite sœur, fouillant dans un tiroir, a fait basculer la Vierge qui s’est décapitée en heurtant tête-à-tête la jeune pécheresse par curiosité.  Ma mère, affolée, s’est précipitée au secours de la Vierge morcelée.  Du coup j’ai compris le côté fucké des valeurs religieuses.  En larmes, la petite a été abandonnée à la grâce de Dieu qui, dans sa toute-puissance, ne savait même pas la consoler, pendant que ma mère cherchait désespérément comment recoller les précieux morceaux de plâtre bénit.

Notre sainte mère l’Église était partout.  À l’école pour contrôler notre savoir défaillant et notre pensée fragile et impure.  Un peu de recrutement pour assurer la relève dans les couvents et les presbytères passait presque inaperçu, surtout pour ces chers parents tout fiers à qui on annonçait la vocation de leurs fils et filles et à qui on donnait parfois les moyens d’accomplir l’œuvre de Dieu.  Gloire au Seigneur !

Elle était partout.  C’était le bras… béni… d’un gouvernement, incapable de répondre aux soins de santé, incapable de s’occuper des pauvres, des vieux, des miséreux…  ou n’ayant aucun intérêt à la faire… occupé qu’il était à s’emplir les poches et préparer l’élection prochaine.

L’Église s’y précipitait sachant que c’était le siège de son pouvoir, forte de la main-d’œuvre à bon marché dont elle disposait, des ressources en bénévoles et en financement que lui apportaient ses fidèles, grasse des contrats octroyés aux Évêchés et Communautés qui prenaient tout en charge, religieusement.

C’est ainsi qu’on trouvait l’Église dans les hôpitaux, les asiles, les orphelinats, les prisons, les refuges et que sais-je encore.  C’est ainsi que l’avortement était une procédure inconnue, car nos sœurs disparaissaient quelques mois, le temps d’augmenter les rangs des filles du couvent et donner leur enfant en adoption, autre source de revenus pour la communauté qui, faut le dire, nourrissait la pécheresse le temps qu’elle accouche.

C’est ainsi qu’on découvre, des décennies plus tard, les drames des enfants de Duplessis, ces hommes mûrs tourmentés par leur expérience de dortoir aux mains des Frères des Écoles chrétiennes, ces femmes déchirées qui cherchent encore leur enfant qu’on leur avait dit mort-né.

Pour nous, québécois, le tremblement de terre est arrivé le 22 juin 1960.  Jean Lesage deviendra premier ministre du Québec quelques jours plus tard.  Dans le monde, les années de troubles et de contestation des années ’60 commençaient.  Plus tard, au Québec, on parlerait de Révolution tranquille.

Enfin, un gouvernement nous proposait d’assumer nos responsabilités.

Le conquérant anglais n’avait jamais osé nous laisser faire, craignant le réveil d’une ressource humaine, son cheap labor, source de toutes ses richesses.  L’Église non plus, ayant trouvé chez l’occupant, après la Révolution française (1789) qui lui avait fait craindre tous les malheurs, un allié à qui elle proposait d’assurer la tranquillité du peuple rebelle, si l’Anglais lui laissait sa mission divine.  Marché conclu.

Le truc c’était d’avoir juste assez de notaires, d’avocats et de médecins qu’il faut pour assurer la tenue des registres et beaucoup, beaucoup de curés et de religieuses pour célébrer les mariages et contrôler ce peuple faiseur de bébés.  L’anglais s’occupait des sciences et, le business, il en faisait son affaire !  Restait juste à trouver quelques collabos bien graissés pour que tout baigne.  I love Québec and Québec loves me !

Au fond, c’est qui les racistes ?  C’est peut-être moi.

Pendant ce temps, pas fou, l’Anglais…  Toronto s’ennuie sur son Grand Lac.  Chicago et Détroit aussi, chacun au bout du sien.  N’est-il pas désolant de voir tous ces navires décharger leur cargaison au lointain Montréal créant des emplois et de l’industrie chez ces damned frogs alors que nous, les vrais boss, nous attendons la livraison de nos précieuses marchandises.  Écœurant, devoir shipper nos produits à cet inévitable Montréal pour les y faire transiter vers l’outre-mer !  Too expensive !  Too slow !

Ben, voilà !  Au début des années ’50, le Big Brother américain se dit intéressé, le fucking Canuck se laisse facilement séduire et les bons maires de Montréal, Camilien Houde et Jean Drapeau, soutenus par le bon Maurice Duplessis, vendent le projet aux Montréalais et aux Québécois qui n’y voient que du feu.  Un maudit bon deal qui nous coûte presque rien pour regarder passer les bateaux le reste de nos vies.  C’est pas beau, ça ?

La construction de la voie Maritime du Saint-Laurent commence en 1954 et l’ouverture en est faite en 1959, juste avant le début de la Révolution tranquille.  Vingt ans plus tard, lors du Référendum de 1980, quand le déplacement inévitable des Head-office sera en plein swing, les sirènes fédéralistes chanteront gaiement : c‘est la faute aux séparatistes !  et il s’en trouvera pour y croire.

Parfois, la mémoire sert à quelque chose.  Mais, c’est peut-être moi le raciste.

J’y réfléchis….

 

Édouard Dugas

ed-mr.ca

 

1 réflexion sur « Maudits racistes, suite… »

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