L’après référendum de 1995

«L’argent et le vote ethnique!»  Ces mots amers de Jacques Parizeau la nuit du référendum de 1995 résonneront encore longtemps malgré sa mort le 1er juin 2015.

Comme celle de tous les auditeurs, ma réaction fut immédiate.  La stupéfaction fut totale.  Même si on pouvait y deviner une part de vérité, on ne lui pardonnera jamais de l’avoir exprimée.  Ce n’est pas qu’une question de rectitude politique, c’est aussi livrer à ses ennemis les armes qu’ils vont utiliser pour le détruire.  C’est une maladresse politique monumentale de la part d’un homme qui savait mieux, qui avait autour de lui les meilleurs conseillers qu’il a choisi de ne pas écouter.  La riposte n’a pas tardée.

Mon impression est qu’il était aux prises avec une profonde déception et qu’il avait un verre dans le nez.  Était-il en colère? Probablement.  Toujours est-il qu’il a choisi d’articuler l’indicible et il ne cesserait jamais d’en payer le prix, même après sa mort.  Rendons à Parizeau ce qui appartient à Parizeau.  Il a assumé.  Il ne s’est jamais excusé.  Il a toujours encaissé.  Au plus, il semble qu’il ait admis en 1997 que la langue influençait plus le vote que l’ethnicité.  Mathématiquement, il aurait pu parler de n’importe quel groupe identifiable de citoyens.  Il a choisi le groupe le plus sensible.  La maladresse est énorme.  Il vieillissait mal.

Parizeau avait promis sa démission si son option ne l’emportait pas.  Dans la tempête causée autant par ses propos que sa défaite, il démissionne le jour suivant, le 31 octobre 1995.  Une autre page est tournée.

Dans le désarroi et la tourmente, la tentation est grande de chercher un sauveur.  Celui du Parti québécois est tout trouvé.  Je n’en suis pas enchanté.  René Lévesque avait fondé un parti social-démocrate.  Bouchard était un conservateur.  L’orientation me plaît moins mais c’est le seul parti portant l’option souverainiste et la souveraineté ne se fera ni à gauche, ni à droite mais avec les Québécois de toutes tendances.  Que Bouchard succède à Parizeau est une question qui ne se pose même pas.  C’est perçu comme une évidence et ce n’est pas Lucien qui va rater une si belle occasion!

Bouchard deviendra donc premier ministre en janvier 1996.

Commence alors une longue période de tergiversations et de déchirements au sein du parti.  Je n’aime pas Bouchard mais j’étais d’accord avec lui que ce n’était pas le temps de gaspiller son énergie sur une option rejetée, même par un si mince écart.  Il trouve une formule qui, à la longue, finira par agacer tout le monde.  Il attendra des conditions gagnantes ou des conditions favorables avant de replonger le Québec en référendum.

Cette façon de l’exprimer fait un temps mais finit par irriter et aliéner une partie importante des militants, et non des moindres.

Bouchard le conservateur n’est pas partisan des déficits budgétaires.  Or, avec ses politiques sociaux-démocrates, le Québec s’est endetté.  La santé et l’éducation coûtent cher.  C’est surtout le système de santé qui fera l’objet de coupures, ce qui n’empêche pas la création d’un régime d’assurance-médicaments (1996-1997) et la création du réseau des centres de la petite enfance (CPE-1997).  Pauline Marois, l’infatigable factotum de gouvernements successifs, qui attend son tour, se charge successivement de l’Éducation, de la Santé et des Services sociaux.

Bouchard se fait surtout remarquer et apprécier en janvier 1998 lors de la mémorable crise du verglas.  Avec le président d’Hydro-Québec, André Caillé, il est quotidiennement sur tous les réseaux télé et radio à informer et rassurer la population sur l’organisation et les progrès des secours.  À partir du 4 janvier et jusqu’au 10, le sud du Québec, l’est du Canada et le nord-est des États-Unis sont frappés de plusieurs vagues d’intempéries verglaçantes.   Le danger est réel, les dommages considérables, la mobilisation est grande.

Chaque jour, Bouchard et Caillé, d’une façon claire et honnête, font le point de la situation, énumèrent les difficultés et les moyens mobilisés, exposent les dangers et les mesures de sécurité que chacun doit prendre, informent sur les populations isolées et les travaux en cours pour rétablir les communications.  Les dommages sur les propriétés et les infrastructures sont énormes.  L’environnement, les forêts sont dévastés.  La scène est apocalyptique.  La population est reconnaissante.  Petit à petit les services sont rétablis.

Ce n’était pas une première expérience pour Bouchard.  Il avait eu à gérer le Déluge du Saguenay en 1996.  Tout le Québec connaît la Petite Maison Blanche sur son rocher à Chicoutimi qui en est devenue le symbole.

En politique, un bon coup ne fait pas une carrière.  L’atmosphère est instable et le vent change vite de direction.  À la fin de l’an 2000, la franchise d’Yves Michaud lui attire les foudres de la communauté juive pour des propos que j’estime parfaitement anodins.  Laissons Michaud raconter son histoire.

«Bien, je vais vous raconter une anecdote.  J’étais… je suis allé chez mon coiffeur il y a à peu près un mois.  Il y avait un sénateur libéral que je ne nommerai pas qui ne parle pas… encore qu’il représente une circonscription de langue française et qui me demande : es-tu toujours séparatiste, Yves?» J’ai dit oui, oui je suis séparatiste comme tu es juif.  Ça a pris à ton peuple 2000 ans pour avoir sa patrie en Israël.  J’ai dit : moi, que ça prenne 10 ans, 50 ans, 100 ans de plus ça peut attendre.  Alors il me dit : ce n’est pas pareil.  Ce n’est jamais pareil pour eux.  Alors j’ai dit : ce n’est pas pareil? Les Arméniens n’ont pas souffert, les Palestiniens ne souffrent pas, les Rwandais ne souffrent pas.  J’ai dit : c’est toujours vous autres.  Vous êtes le seul peuple au monde qui avez souffert dans l’histoire de l’humanité. »

— Yves Michaud, Entrevue avec Paul Arcand, 5 décembre 2000

Le 13 décembre, devant les États généraux sur la situation et l’avenir de la langue française au Québec, Michaud se permet de citer le chanoine Groulx, professeur et historien québécois.

«Mes propres concitoyens devraient suivre l’exemple de ce que le chanoine Groulx disait à propos du peuple juif.  Le chanoine Groulx disait et nous invitait, et je le cite, “à posséder, comme les Juifs, leur âpre volonté de survivance, leur invincible esprit de solidarité, leur impérissable armature morale”.  Et l’historien donnait alors l’exemple du peuple juif comme modèle à suivre pour que les Québécois affirment leur propre identité nationale et assument, et assument pleinement, l’héritage de leur histoire, ajoutant que l’antisémitisme était “une attitude anti-chrétienne et que les Chrétiens sont, en un sens, spirituellement des Sémites”. Fin de la citation»

— Yves Michaud, États généraux sur la situation et l’avenir de la langue française au Québec, 13 décembre 2000.

Ni un ni deux, ce qui sera connu plus tard sous le vocable de motion scélérate est présenté et adopté à l’Assemblée nationale le 14 décembre.

Motion de blâme adoptée à l’Assemblée nationale, le 14 décembre 2000

M. Bergman : M. le Président, une motion sans préavis.

«Que l’Assemblée nationale dénonce sans nuance, de façon claire et unanime, les propos inacceptables à l’égard des communautés ethniques et, en particulier, à l’égard de la communauté juive tenus par Yves Michaud à l’occasion des audiences des états généraux sur le français à Montréal le 13 décembre 2000. »

Signé du député libéral de D’Arcy-McGee, Lawrence S. Bergman (parti libéral du Québec) et du député péquiste de Sainte-marie-Saint-Jacques, André Boulerice.

Ces citations sont tirées de Wikipédia.

Lé résolution fut adoptée à l’unanimité par l’Assemblée nationale! Michaud ne cessera de se battre, vainement, pour la faire renverser.  Qui sont les racistes? Il y a sûrement quelque chose qui m’échappe.

Le 8 mars 2001, Bouchard démissionne et Bernard Landry lui succède.  Si je me souviens bien, c’est à la suite d’un vote de confiance au sein du Parti qui l’appuyait largement mais que son ego démesuré estimait insuffisant qu’il a décidé de partir.  Ça m’a toujours laissé perplexe.

 

Édouard Dugas

ed-mr.ca

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