Le référendum de 1995

Jacques Parizeau fut un pilier du Parti Québécois avec une longue expérience des affaires québécoises.  Il avait été conseiller économique sous les libéraux de Jean Lesage ainsi que sous les unionistes de Daniel Johnson père.  Parizeau fut l’un des fondateurs de la Société générale de financement (SGF – 1962) qui, dans le contexte de la Révolution tranquille, avait pour objet de prendre le contrôle de sociétés étrangères.  Il fut aussi impliqué dans la création de la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ – 1965) qui assure, entre autres, la gestion du régime des rentes du Québec qu’il a également contribué à mettre sur pied.  En 2016 le CDPQ gérait un actif de plus de 270 milliards de dollars CA.  Le succès de la Révolution tranquille s’appuie largement sur ces institutions.

Il fut aussi une des figures clés dans la nationalisation de l’électricité et René Lévesque, alors ministre des Richesses naturelles, comptait sur lui pour vérifier que les financiers de New York avaient de l’appétit pour un tel projet.  Malgré ses réticences, dans le contexte du « maitres chez nous », Jean Lesage se laisse convaincre et déclenche une élection référendaire où les Québécois approuvent la nationalisation de l’électricité.  Parizeau, de haut fonctionnaire qu’il était voit sa pensée évoluer et ses expériences font en sorte qu’il devient convaincu que le Québec gagnerait à être souverain.

Devenu membre du Parti québécois, il tente sa chance aux élections de 1970 et de 1973 mais ne réussit pas à se faire élire.  Avec René Lévesque, il doit rester sur le banc et appuyer une petite poignée de députés péquistes qui participent au grand jeu parlementaire.  C’est en 1976, toujours avec René Lévesque, qu’il décrochera un siège à l’Assemblée nationale.  Lévesque en fait son ministre des Finances.

Entendre Parizeau en période de questions à l’Assemblée nationale relevait du spectacle de grande classe.  L’homme s’exprime avec clarté et brio.  Il est de précision chirurgicale et donne au citoyen qui l’écoute l’impression de comprendre les débats les plus complexes.  Il est éloquent, drôle, efficace.  Je suis convaincu que l’opposition craignait l’interroger car il marquait des points à chacune de ses interventions.

Un autre député, élu lui aussi en 1976 et nommé ministre d’État au Développement économique, plus jeune que Parizeau de six ou sept ans, me fait un effet semblable.  Il s’agit de Bernard Landry dont la compétence et l’éloquence n’ont rien à envier aux talents de Parizeau.

Ajoutez à ça les voix de Lise Payette, Camille Laurin, Jacques-Yvan Morin, Jean Garon, Claude Charron, Marc-André Bédard, Claude Morin, Pierre Marois, Denis Lazure, Marcel Léger et j’en passe, l’Assemblée nationale est soudain transformée en une chorale de voix tout aussi puissantes et éloquentes les unes que les autres.  Du jamais vu.  On ne reverra jamais plus une chose comparable.

Après la défaite du référendum de 1980, Parizeau se trouve à la tête d’un groupe de péquistes impatients qui, tout en léchant leurs plaies, veulent en découdre de nouveau, battre le fer pendant qu’il est encore chaud.  Ils n’ont pas d’appétit pour le Beau Risque de Lévesque qui sent la pression, démissionne et passe la chefferie à Pierre-Marc Johnson qui n’a pas plus d’enthousiasme que Lévesque.  Johnson est défait par Bourassa en décembre 1985, il n’aura pas tenu plus que trois mois la charge que Lévesque lui avait confiée.  Deux ans plus tard, il quittera lui aussi la chefferie du parti.  À part quelques missions officielles, Johnson disparaît de la scène politique.

Parizeau succède à Johnson en mars 1988.  Il devient alors chef de l’opposition à l’Assemblée nationale.  Après la défaite de l’accord du lac Meech (1992) et le fameux discours de Bourassa : « …  Quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse… », il tend la main à celui-ci espérant le forcer à une consultation populaire sur la souveraineté.  Le climat était tel que les Québécois auraient approuvé en masse.  Bourassa panique et choisit de faire un référendum sur un nouvel accord, arraché au Canada, lors de la conférence de Charlottetown.  C’est peine perdue.  Les Canadiens n’en veulent pas.  Les Québécois non plus.

Deux ans plus tard, en 1994, Bourassa perd le pouvoir et l’impatient Parizeau est libre et pressé de convoquer un nouveau référendum portant sur la souveraineté.  Je suis sceptique.  Je trouve que Parizeau vieillit mal.  Je ne vois plus en lui le magnifique tribun des années passées.  Ses admirateurs jubilent, j’espérais me tromper.  Je choisis parfois mal le moment d’avoir raison.

Parti du bon pied, l’option Parizeau perd des plumes en cours de route.  À Ottawa, l’inévitable Jean Chrétien rassemble ses troupes et mobilise tous les moyens à sa disposition.  Il existe bien une loi référendaire comme en 1980 mais le fédéral ne se sent pas tenu de le respecter « money is not a problem ».  Tous les moyens déjà utilisés en 1980 sont remis en œuvre.  Même les juges sont mobilisés pour fabriquer du citoyen canadien, accélérant les procédures habituelles et accordant la citoyenneté à tous les demandeurs possibles.  Le multiculturalisme doit bien servir à quelque chose.  On organise même un transport d’argent liquide avec les blindés de la Brinks pour dramatiser une fausse fuite des capitaux.

Les sondages sont mauvais, le camp du oui piétine et régresse.  Un de nos meilleurs tribuns est le chef du Bloc québécois qui siège à Ottawa.  Personnellement je ne l’aime pas.  Je trouve que c’est une grande-gueule mais, souvent, les grandes gueules sont de bons orateurs.  Voyant que le tapis lui glisse sous les pieds, Parizeau fait un impressionnant acte d’humilité et appelle Bouchard, déjà membre de l’équipe du oui, à son secours.  Il annonce au Québec que Bouchard sera officiellement le responsable des négociations post-référendaires avec le Canada, advenant une victoire du oui.

À ce titre, Bouchard se retrouve dans un rôle prépondérant dans le débat et fait remonter l’option du oui dans les sondages.  À Ottawa, on panique et on jette tout ce qu’on peut dans la mêlée.  Des groupes se forment un peu partout au pays, louent des avions et des bus pour venir manifester dans les rues, de Montréal.  On se confronte, on se crache dessus, les symboles sont les principales victimes.  Il est surprenant qu’il n’y ait pas plus de casse.

Un grand rallye est organisé ou Jean Charest, le petit Saint-Jean-Baptiste, est un des orateurs invités.  Dans une envolée lyrique, presque larmoyant, il brandit son passeport canadien, se désolant que ces pauvres Québécois ne pourront plus s’en servir si le oui l’emporte.  On déploie un gigantesque unifolié au-dessus de la foule en chantant : « We love Québec! ».

Lors du dépouillement du vote, c’est la stupeur ! Dès le décompte des premières boîtes du scrutin, le oui est en avance.  Je n’en crois pas mes yeux.  Les médias, conscients de la répartition des différentes communautés sur le territoire, nous préviennent, ces premiers résultats proviennent de zones à forte concentration francophone.  Montréal, particulièrement l’ouest de Montréal, n’en fait pas partie.  Toute la soirée, l’écart se rétrécit et il faut attendre tard, très tard, avant que le oui ne soit dépassé par le non qui finit par l’emporter par une très mince majorité.

En fin de compte, la souveraineté sera rejetée par 54 288 voix, soit 50,58 % en faveur contre 49,42 %.  La participation avait été très forte à 93,25 %.

À Ottawa on jubile.  À Québec on pleure. Évidemment, j’ai voté oui.

 

Édouard Dugas
ed-mr.ca

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