L’intermède référendaire

Malgré la défaite référendaire, le Parti Québécois sous la direction de Lévesque remporte les élections générales d’avril 1981.  Après le référendum de 1980 et les coups bas du tandem Trudeau-Chrétien avec la complicité du ROC conduisant au rapatriement de la Constitution, Lévesque n’y croit plus et parle de Beau Risque.  Pendant ce temps à Sept-Îles, un dénommé Brian Mulroney, le président de la Compagnie Iron Ore du Canada (IOC) s’ennuie comme un phoque en Alaska.  Entre deux boulettes de fer, jasant avec un copain d’études, un dénommé Lucien Bouchard, l’idée de prendre le pouvoir à Ottawa se cristallise.  Bouchard l’aidera.

Les deux ont un mélange confus d’admiration tant pour le Québec que pour le Canada.  Mulroney est carrément fédéraliste mais sa jeunesse sur la rue Champlain à Baie-Comeau et sa proximité avec ses copains d’enfance, devenus employés de la QNS, lui ont laissé des atomes crochus avec les travailleurs et les citoyens du Québec.  Son père n’avait-il pas gagné sa vie comme électricien à la QNS? Quant à lui, Bouchard avait du mal à se brancher.  Sa carrière politique et professionnelle en témoigne.  Mais, Mulroney était un chum, alors…  Loyauté oblige…  Le chant des sirènes d’outre outaouais est séduisant.

Épuisé et écœuré, Lévesque, malgré la réélection de son parti en 1981, n’a plus de goût de se battre, plus le goût de la politique.  On prête à l’influence de Corinne Côté, sa femme depuis avril 1979, son choix de poursuivre.  Quand même, en juin 1985 il annoncera qu’il quitte la politique pour retourner au journalisme.  Il meurt d’une crise cardiaque en 1987 à l’âge de 65 ans.  Le Québec tout entier pleure un de ses rares héros.

Depuis son enfance, Mulroney fraye avec le parti conservateur.  Ses ambitions sont claires.  Dans les journaux locaux, on le voyait déjà en photo avec Robert Stanfield ou John Diefenbaker, mon souvenir est confus.  Qu’un jour on le verrait en politique fédérale avec le Parti conservateur n’échappait à personne.  Robert Bourassa lui fournit une tribune lorsqu’il le nomme sur la Commission Cliche en 1974.  En 1976 il tente sa chance à la chefferie du Parti conservateur mais est défait par Joe Clark.

J’ai toujours pensé que Joe Clark était le politicien canadien connaissant le mieux l’esprit québécois.  L’Histoire n’en a pas voulu et après un bref mandat entre juin 1979 et mars 1980, à la suite d’une bourde stratégique monumentale, il perd le pouvoir.  C’est Pierre Elliott Trudeau qui lui avait cédé le pouvoir qui le reprendra tout de suite.  Il y restera jusqu’en juin de 1984.  Mulroney, quant à lui, succédera à un autre Premier ministre éphémère, le libéral John Turner qui n’a servi que 79 jours.  Mulroney restera de 1984 jusqu’en 1993.

Au Québec, on entend encore résonner l’Alouette en colère de Félix Leclerc, qui nous quittera en 1988.  On entend aussi une magnifique mélopée de Marc Gélinas et Gilles Richer, Mommy Daddy, interprétée par la Pasionaria du Québec, Pauline Julien, décédée en 1998.  Le chansonnier Gilles Vigneault toujours bien vivant dans ses souliers voyageurs nous faisait sourire avec «I went to the market, mon p’tit panier sous mon bras».  Malgré tous les tiraillements, toutes les années sont de belles années si l’on sait écouter, si l’on sait regarder, si l’on sait lire, rire et chanter.

Mulroney devient premier ministre du Canada en septembre 1984.  Il le restera jusqu’en juin 1993.  Ronald Reagan est président des États-Unis depuis 1981 et les deux Irlandais s’entendent comme larrons en foire.  Le libre échange n’est pas tellement à la mode mais ils mettent au point un premier accord qui sera ratifié en 1988.  Viendra ensuite l’ALENA, signé en 1992, qui inclura le Mexique.  Bush père est alors président des États-Unis.  Les Trois Amigos se coiffent d’un magnifique Sombrero économique.  L’Europe se construit.  Faut bien se serrer les coudes en Amérique.

Mulroney acceptait mal que le Québec n’ait toujours pas signé la nouvelle Constitution canadienne.  Un nouveau référendum sur la souveraineté, peu probable, était toujours possible.  Il ne voulait pas que ce soit sous son règne que le Canada s’émiette.  En 1987, il réunit donc les premiers ministres des provinces et négocie le triste accord du lac Meech.  Le Manitoba et Terre-Neuve refuseront de le ratifier.  Le Québec grogne, Mulroney a peur.

C’est dans ce contexte que Robert Bourassa prononcera devant l’Assemblée nationale un des plus beaux discours que j’aie entendus de sa bouche.  «Le Canada anglais doit comprendre de façon très claire que, quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, le Québec est, aujourd’hui et pour toujours, une société distincte, libre et capable d’assumer son destin et son développement.»  Je me suis dit : «Ça y’est, il va nous proposer la souveraineté!»  Son téléphone a dû sonner tout de suite après.  Les éminences grises n’aiment pas ce genre de propos.  Ces belles paroles de juin 1990 n’auront jamais de suite.

Mulroney, inquiet, convoque une nouvelle ronde de négociations à Charlottetown.  Nouvel accord, cette fois soumis par référendum aux Canadiens en octobre 1992.  C’est trop céder pour le Canada.  C’est insuffisant pour le Québec.  Personne n’est content.  Nouvelle défaite.

Mulroney se voulait un nouveau Père de la Confédération, un nouveau Sir John A. Macdonald.  C’est raté.  Son idole, glorifiée par le ROC, l’est beaucoup moins par les Québécois.  La devise du Québec étant «je me souviens», on n’oublie pas Louis Riel que Macdonald avait fait pendre haut et court après avoir déclaré qu’il le serait, «même si tous les chiens du Québec aboient en sa faveur».  Mulroney est plus Canadien qu’il n’est Québécois.  C’est un conservateur.

Le pays est endetté (Trudeau ne se gênait pas pour dépenser) et faisait face à une crise économique mondiale.  Durant son mandat, Mulroney voulait privatiser tout ce qui pouvait l’être.  Pétro Canada, le bébé à Trudeau, détesté par l’Ouest canadien, est sacrifié, ainsi qu’Air Canada et le Canadien National.  L’Alberta jubile! Cependant, ce qui va sceller le sort de Mulroney, c’est sa fameuse réforme de la taxe sur les ventes manufacturières.

Tout produit manufacturé au pays était taxé à 11 % à sa sortie d’usine.  Tous le payaient, peu le savaient, car elle était incluse dans le prix du manufacturier.  Il proposait de remplacer celle-ci par une taxe sur tous les produits et services, sorte de TVA canadienne à 5 % sur le prix facturé.  C’était bon pour les coffres mais les citoyens ne l’ont pas digéré.  Mulroney cherche à sauver sa peau (et sa réputation) avant que les citoyens ne lui montrent la sortie mais il est déjà trop tard.  Malgré sa démission annoncée en février 1993, Kim Campbell, sa malheureuse successeure, subit la pire défaite jamais vue au Canada.  À l’élection d’octobre, il ne reste au Parti conservateur que deux sièges au Parlement.  C’est le désastre.

 

Édouard Dugas

ed-mr.ca

2 réflexions sur « L’intermède référendaire »

  1. Je n’ai jamais été attirée ou intéressée par l’histoire, qu’elle soit du Québec, du Canada ou autre. Cependant, à te lire, je me rend compte qu’avec un prof intéressant, ça aurait pu être très différent.
    Merci

  2. Je me souvient clairement du discours de Bourassa et, comme toi, jai pensé que ce serait lui qui ferait lindependance. Jai aussi assisté de mon balcon au défilé/ manifestation spontané qui avait suivie rue St-Denis à Montréal. Je pleurais de fièreté devant mes concitoyens si fiers et festifs. Ton récit des événements est si vivant, merci Édouard.

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