Où est passé Lucien Bouchard ?

Si vous avez lu mon dernier article, vous vous demandez peut-être ce qu’est devenu Lucien Bouchard dans mon récit.  N’était-il pas l’architecte de la victoire de Brian Mulroney en 1984? Ne sera-t-il pas le sauveur du Québec en 1995? Il le voudrait bien mais les héros, même quand on les appelle, font souvent long feu.  Surtout quand ils transportent dans leurs bagages un parcours trouble et un orgueil démesuré.  Tel est ce Saguenéen.

Jusqu’à la crise d’octobre 1970, son cheminement ressemble au mien.  Il a sans doute été envoûté par les réformes surgies du gouvernement Lesage qui nous proposait d’être maîtres chez nous, au lieu de seulement regarder l’Anglais repartir avec le pain et le beurre.  Pendant ce temps, nos familles fournissaient les bras pour faire le gros du boulot et survivaient maigrement en mangeant leur pea soup.

René Lévesque, jusqu’alors animateur de Point de mire, médusait le Québec avec ses informations hebdomadaires au Réseau de Radio-Canada, devant son tableau noir, craie en main et cigarette au bec! Le jour où il choisit de se joindre à l’équipe de Jean Lesage, son auditoire se scinde en trois.  Il y a ses fidèles qui le suivraient au bout du monde.  Il y a les scandalisés qui, se sentant trahis, l’enverraient brûler en enfer.  Il y a les autres, confus, qui ne savent où donner de la tête et s’arrachent les cheveux.

Je suis de ceux qui l’ont suivi.

Bouchard est probablement aussi de ceux-ci, mais son amitié et sa fidélité pour Mulroney lui ont fait faire un détour par Ottawa que je n’ai jamais digéré.  J’ai gardé à son égard une méfiance qui perdure.

Toujours est-il que trois colombes (Trudeau, Marchand, Pelletier) s’envolent vers Ottawa pendant que ça explose au Québec durant les années ’60.  Il y a là quelque chose de rassurant pour certains Québécois mais la réponse qu’apporte Trudeau aux troubles du Québec avec ses mesures de guerre montre son vrai visage.  Y’a ceux qui l’applaudissent.  Y’en a d’autres, dont je suis, qui ne la prennent pas! Bouchard devait penser de même.

On dit, je n’étais pas là mais c’est plausible, on dit que, tout souverainiste qu’il était, Bouchard aurait vu en Mulroney le fédéraliste qui pourrait servir les intérêts des Québécois.  Mulroney parlait-il des deux côtés de la bouche avec son copain d’études, son collègue avocat? Mulroney est habile.  Bouchard est-il à ce point naïf? Il n’est pourtant pas fou! Bouchard aurait donc mis derrière Mulroney une bonne partie de la machine péquiste qu’il pouvait influencer.  Et ça marche! Mulroney est élu premier ministre du Canada en 1984 avec une majorité écrasante et, au Québec, il rafle presque tout.

«The greater they are the harder they fall.»

Juste avant l’élection suivante, il passera sa couronne à Kim Campbell qui subira la défaite préparée par Mulroney.  Autant la victoire fût grande en 1984, autant la défaite sera sans pareille en 1993.

Un bon coup de main mérite une bonne récompense.  Mulroney est un homme d’honneur et sait payer ses dettes et c’est là que l’admiration que j’aurais pu avoir pour Bouchard commence à se perdre dans mes égouts.  Bouchard accepte le poste d’ambassadeur du Canada en France.  De part et d’autre, l’idée est bonne.  Ambassadeur en France, qui de mieux que Bouchard? Qui peut être contre? Ben…  Moi…  Le paiement est trop évident.  La transaction aussi.  On est en pleine corruption! Bouchard, qui s’est affiché on ne plus clairement comme souverainiste va représenter l’oppresseur à l’étranger.  Ça me dépasse! C’est trop flagrant!

Mieux! En 1988, devenu député dans le camp Mulroney, il accepte le poste de Secrétaire d’État et ensuite celui de ministre de l’Environnement.  Il s’intègre bien au fédéral! Je me désintègre comme admirateur! Comment ne pas voir en Bouchard, l’ambitieux opportuniste? Avoir de l’ambition c’est souvent beau.  Être opportuniste, c’est souvent laid.  Ce que je vois, je le trouve laid.  Je ne cesserai jamais, par la suite, de me méfier de cet homme.

À la veille du rejet de ses démarches pour réintégrer le Québec à la Constitution canadienne, Mulroney va faire une ultime tentative pour sauver l’accord du lac Meech.  Y’a, au Parti conservateur, une jeune étoile montante nommée Jean Charest que beaucoup de Québécois admirent.  Ne ressemble-t-il pas, comme deux gouttes d’eau, au petit Saint-Jean-Baptiste, blond et frisé, de nos traditionnelles parades du 24 juin? Mulroney demande à Charest de se pencher sur la question.  Furieux des propositions de changement de Charest à l’accord, Bouchard claque la porte.

Redécouvrant ses sympathies souverainistes, il fonde le Bloc québécois et entraîne avec lui deux libéraux, dont le célèbre et regretté Jean Lapierre, non moins opportuniste que Bouchard, et une poignée de députés conservateurs mécontents.  J’étais content de voir le charismatique Bouchard revenir au bercail.  J’étais heureux qu’enfin le Québec ait une voix sans équivoque au Parlement canadien.  Ma méfiance est restée intacte.

Le Bloc a connu de beaux jours.  Aux élections de 1993 Bouchard séduit les Québécois qui lui livrent la province.  Il aura 54 sièges au Parlement et devient chef de l’opposition officielle.  Encore une fois, le Québec assomme le Canada! À son tour, le Canada assomme le Québec; c’est l’arrogant, l’ignoble Jean Chrétien qui devient premier ministre avec 177 sièges.

Un petit nouveau fait son apparition qui va changer le visage du conservatisme au Canada, Preston Manning donne 52 sièges à son Reform Party, le Parti réformiste.  Il apporte avec lui un certain Steven Harper, son fils spirituel.  La malheureuse héritière du désastre Mulroney, Kim Campbell, perd son siège représentant Vancouver.  Son parti est quasi rayé de la carte, ne conservant que deux sièges.

Je suis désolé d’avoir vu le Bloc Québécois se désintégrer sous nos yeux, malgré les efforts d’un infatigable Gilles Duceppe pour le ranimer.  Je pense que le Bloc aura toujours sa place à Ottawa tant que le Québec ne sera pas indépendant.  Pour l’heure, c’est Martine Ouellet qui porte le flambeau.  Son mandat commence dans la controverse.  Je choisis de la soutenir même si je trouve qu’elle prête le flanc aux attaques des inévitables adversaires en cumulant les mandats.  Je l’assure de ma confiance.  Elle sait ce qu’elle fait.

 

Édouard Dugas

ed-mr.ca

 

 

 

 

Fin!

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